Valoriser l’industrie locale pour assurer la sécurité alimentaire

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12 Mar 2026

Valoriser l’industrie locale pour assurer la sécurité alimentaire

Jerome_Clarenc

Les chiffres sont préoccupants, et doivent nous interpeller. Maurice importe plus de 75 % de ses besoins alimentaires. Derrière cette statistique se cache une réalité structurelle : notre dépendance aux marchés extérieurs. Si elle peut sembler gérable dans un monde stable, dans une conjoncture marquée par des tensions géopolitiques et commerciales, cette dépendance devient un facteur de vulnérabilité.
En 2020, la pandémie de Covid-19 a constitué un premier électrochoc. Les ruptures logistiques, la flambée des coûts de fret et les restrictions à l’exportation ont mis en lumière nos fragilités. Un pays qui produit peu et importe beaucoup n'a pas de filet de sécurité quand le monde s'arrête. Début 2022, la guerre en Ukraine n’a fait que confirmer cette réalité. 
Actuellement, les tensions géopolitiques au Moyen Orient, qui perturbent grandement le trafic aérien et maritime, auront des effets négatifs certains, même s’il est difficile d’en jauger l’ampleur à ce stade. 

 

Une industrie résiliente

Aujourd’hui, assurer notre approvisionnement alimentaire est plus que jamais un impératif stratégique. C’est dans ce contexte que l'industrie locale prend toute son importance. Par « industrie locale », nous entendons non seulement une production entièrement faite à Maurice, mais également les activités de transformation et de conditionnement. Chaque étape maîtrisée localement réduit notre exposition aux chocs extérieurs et renforce notre résilience. 
Favoriser les circuits courts permet de réduire le nombre d'intermédiaires et de raccourcir les chaînes logistiques. Moins dépendre des fournisseurs éloignés, c’est gagner en contrôle et en réactivité. En période de crise, cette capacité à produire localement peut faire toute la différence pour prévenir les pénuries.
Or, le secteur manufacturier a connu un recul au cours des deux dernières décennies. Aujourd’hui, il ne représenterait qu’environ 12 % du Produit Intérieur Brut (PIB), contre environ 25% au début des années 2000. Durant cette période, l’industrie s’est adaptée en passant de la fabrication traditionnelle à des produits à plus forte valeur ajoutée pour maintenir sa contribution à l’économie. 
Au cours des dernières années, sa contribution au PIB s’est ainsi stabilisée, témoignant d'une certaine résilience du secteur. Cette stabilisation, loin de conduire à l’immobilisme, devrait nous inviter à la réflexion pour surmonter les nombreux défis structurels qui empêchent notre croissance industrielle.


Les défis structurels

Ces défis sont en effet nombreux. Le premier est celui de la pression concurrentielle sur les prix. Notre marché est régulièrement exposé à des offres importées à des prix particulièrement compétitifs, nous laissant souvent songeurs quant à leur soutenabilité à long terme. Cette situation entraîne un déséquilibre pour les producteurs locaux, obligés de composer avec des coûts de production plus élevés. 
La question n'est pas de fermer le marché à la concurrence, d’autant qu’elle est une dynamique saine, bénéfique pour le consommateur et stimulante pour l’innovation. Mais elle doit s’exercer dans un cadre équitable. 
Cette pression est d'autant plus forte que Maurice évolue avec une contrainte fondamentale : celle des économies d'échelle. Une industrie qui produit à petite échelle ne peut pas produire au même coût qu'un opérateur qui fabrique pour des dizaines de millions de consommateurs. C’est dans ce déséquilibre de volume que la concurrence devient inégale.
Certaines filières, comme celles des huiles comestibles, illustrent parfaitement ces tensions. Les accords régionaux peuvent favoriser des pays producteurs disposant de vastes surfaces agricoles, au détriment des producteurs locaux, qui doivent en permanence s’adapter aux conditions et renforcer leur compétitivité.
À ces défis s'ajoutent des enjeux propres à l'industrie : modernisation des équipements, accès au financement et pénurie de main-d’œuvre qualifiée. En effet, la transformation industrielle exige des investissements importants et une expertise technique pointue. Force est de constater que tous les acteurs ne disposent pas des capacités financières nécessaires pour suivre le rythme de l’innovation technologique. 
Le déficit de compétences techniques représente un frein structurel. La transformation industrielle moderne exige des profils techniques spécifiques : ingénieurs en procédés, techniciens de maintenance, spécialistes en qualité et sécurité alimentaire. Il serait pertinent d’aligner davantage les formations universitaires et techniques sur les besoins réels du secteur. Des cursus développés en partenariat avec les entreprises permettraient de constituer une base locale de compétences adaptées, réduisant la dépendance à l’expertise étrangère.
 

Vers une industrie plus résiliente

Face à ces défis, l’on pourrait se demander s’il n’est pas plus simple de se tourner vers l’importation de produits finis. Mais ce serait une réponse à court terme à un enjeu de long terme. Au contraire, ces obstacles doivent nous pousser à moderniser le secteur, à investir dans le savoir-faire local et à créer une industrie plus résiliente et autonome.
La diversification agricole constitue une première piste. Les cultures vivrières, et l’agriculture biologique en particulier, répondent à une demande croissante pour des produits à plus forte valeur ajoutée. L'agrivoltaïque, quant à lui, associe production agricole et production d’énergie solaire, et ce faisant, offre une réponse à deux contraintes majeures : il allègerait la pression foncière et contribuerait à l’objectif national d’atteindre 60% d’énergies renouvelables d’ici 2035.
Toutefois, la valeur ajoutée se crée dans la transformation, ce que fait déjà Maurice à travers la production d’huile comestible, de conserves, de farine, entre autres. C’est là une de nos forces. Il s’agit de consolider l’existant, de l’agrandir et d’élargir la gamme de produits transformés localement. Chaque produit fait localement est un pas vers notre sécurité alimentaire.
 

Penser régional

La dimension régionale est sans doute l’axe le plus stratégique à long terme. Plutôt que de dépendre majoritairement de fournisseurs éloignés, Maurice pourrait renforcer ses partenariats avec les îles voisines et certains pays d’Afrique de l’Est. Ces pays disposent de capacités agricoles importantes et sont situés à quelques jours, voire quelques heures de navigation.
Réduire les distances d’approvisionnement permettrait de diminuer les coûts de fret, l’empreinte carbone et la vulnérabilité aux chocs logistiques. Il ne s’agit pas seulement de substituer des importations lointaines par des importations régionales, mais de construire une véritable plateforme industrielle régionale.
La contrainte foncière illustre bien la nécessité de cette approche. Dans la filière des huiles végétales, par exemple, un arpent de terre ne permettrait de produire qu’environ 200 litres d’huile de soja. À l’échelle nationale, la rentabilité serait limitée. Mais à l’échelle régionale, des complémentarités productives peuvent émerger, en envisageant la production agricole dans les pays disposant de vastes terres, puis la transformation et le conditionnement à Maurice.
Le financement, comme nous l’avons vu, constitue un autre défi majeur en raison des investissements conséquents requis dans l’agroalimentaire. Sur ce plan, l’État a un rôle clé à jouer pour structurer des partenariats public-privé efficaces, faciliter l’accès au crédit et offrir un cadre incitatif stable pour tous projets régionaux.

 

Une ambition collective

Les défis en matière de sécurité alimentaire sont grands, mais ils ne sont pas insurmontables. Ils exigent une vision claire : renforcer notre industrie, valoriser notre savoir-faire et bâtir des partenariats régionaux solides. Il ne s’agit pas uniquement d’une question d’approvisionnement, mais bien de notre capacité à produire et à transformer nous-mêmes ce que nous consommons. 
Le secteur manufacturier joue également un rôle déterminant en matière de devises. D’un côté, les entreprises exportatrices génèrent des recettes en devises étrangères ; de l’autre, une production locale robuste permet d’en économiser. 
La création d’emplois constitue une autre contribution fondamentale de l’industrie. Ce sont des revenus qui circulent dans l’économie locale, soutenant la consommation et renforçant la cohésion sociale. 
Au cœur de cette réflexion se trouve la sécurité alimentaire. Sans une industrie capable de transformer, de conditionner et de produire localement, Maurice reste exposé à la volatilité des marchés internationaux. Le secteur manufacturier est donc un pilier de la résilience économique et de la souveraineté nationale.
Réduire la dépendance aux importations, ce n’est pas se fermer au monde ; c’est rééquilibrer notre modèle pour le rendre plus soutenable.
 

Jérôme Clarenc
Managing Director – Mauritius Oil Refineries Ltd

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